D’ARPA à ARPANET, 1957-1972 Histoire de la naissance d’Internet durant la Guerre Froide

Le conflit « indirect » des puissances américaine et russe durant la Guerre Froide a été une course à l’innovation technique et militaire, sous influences idéologiques et culturelles. Les avancées considérables des techniques informatiques ont accompagné la recherche d’une maîtrise des techniques atomiques.

Dans ce contexte, la naissance de l’ancêtre d’Internet, ARPANET, peut être analysée non seulement en tant qu’innovation stratégique de dissuasion militaire, visant la sécurité aux USA, mais aussi comme un moyen de promouvoir plus largement d’autres buts politiques, tels que le prestige national, ou la recherche d’une supériorité historique.

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Face-à-face des blocs : la menace de bombardements nucléaires

La naissance officielle d’Internet est communément datée de janvier 1983 : c’est la date de l’adoption des protocoles TCP/IP (« Transmission Control Protocol/Internet Protocol« ), servant à la connexion de réseaux numériques. Mais avant cette date, plusieurs découvertes et expérimentations ont rendu possible son avènement.

A partir de la fin des années 50, les américains entreprirent le premier essai de connexion en vue d’échanger des données depuis un ordinateur central jusqu’à des terminaux placés à distance, selon le modèle d’une étoile. Il s’agissait d’imaginer un dispositif de prévention contre une éventuelle attaque nucléaire. C’était la mission de groupes de chercheurs formés au Pentagone selon les vœux du ministère de la Défense. Ces ingénieurs informaticiens devaient précisément permettre aux réseaux de communications militaires de fonctionner même dans le cas d’une attaque surprise de l’Union Soviétique, pouvant engendrer d’éventuelles destructions aux USA.

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L’angoisse de destructions internes força les autorités américaines à chercher à tout prix le moyen de sécuriser leur territoire par de nouveaux procédés technologiques, parmi lesquels émergea l’idée d’inventer un maillage de réseaux informatiques. La course aux missiles devint peu à peu une course à l’innovation informatique, à la recherche d’une meilleure interconnexion des données ; plus stables, plus rapides, plus efficaces que dans le domaine des télécommunications classiques, tels les réseaux téléphoniques. La naissance d’Internet via l’ARPA et ARPANET répondait à des impératifs stratégiques, à la nécessité de produire des calculs informatiques en temps réel face à la menace permanente de bombardements nucléaires.

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Naissance de l’ARPA

L’amorce du tournant technologique commença dès 1957, lorsque les américains apprirent avec surprise que les russes étaient parvenus à lancer le « Spoutnik », le premier satellite dans l’espace, le 4 octobre 1957. Cette conquête fut aussi interprétée comme une menace potentielle : car les Soviétiques étaient désormais en mesure de lancer des missiles intercontinentaux. Le risque d’une attaque nucléaire incita les autorités américaines à rechercher de nouveaux moyens de défense.

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 C’est ainsi que naquit l’Agence pour les projets de recherche avancés en 1958, l’ARPA, (Advanced Research Projects Agency), chargée de développer de nouvelles technologies, telles que les satellites de surveillance, ou les systèmes d’armement placés en orbite. Le but de l’ARPA était, selon l’exigence du ministère de la Défense aux USA, d’élaborer de nouveaux outils informatiques permettant de garder de l’avance sur d’éventuels adversaires. C’est dans ce cadre préventif, et principalement dans l’éventualité d’une guerre immédiate avec l’URSS, que furent élaborés les premiers réseaux de transfert de données entre ordinateurs – ce projet spécifique de l’ARPA prit le nom de MILNET, Military Network, en 1983.

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Les pionniers d’ARPANET : Léonard Kleinrock et Joseph Licklider

Les principaux informaticiens novateurs, membres originellement de l’ARPA (puis de la DARPA, Defense Advanced Research Projects Agency), étaient impliqués dès 1958 dans des projets militaires exigés par le gouvernement américain. Au début des années 60, plusieurs équipes de chercheurs travaillaient selon l’exigence défensive d’accroître la simultanéité du transfert de données et de développer de nouvelles applications de communication. Leur objectif primordial était une fois encore de remédier à la vulnérabilité des réseaux informatiques dans l’éventualité d’une attaque nucléaire.

leonardkleinrock_p3  Ce fut Léonard Kleinrock, du MIT (Massachussetts Institute of Technology), qui publia en 1961 la première théorie sur la commutation de paquets. Il s’était très tôt spécialisé dans la théorisation mathématique des réseaux de données. La commutation par paquets, parfois appelée transmission de datagrammes, consiste en un découpage de messages en paquets transmis sous forme de bits afin de faciliter leur routage et leur réception informatiques. Cette invention fut décisive pour donner naissance à ARPANET, en 1969. Il en rédigea notamment le premier message transmis par interconnexion depuis son ordinateur à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Les théories de Kleinrock sont jugées si importantes qu’il fut cité par le Los Angeles Times (en 1999) parmi les cinquante personnes les plus influentes sur le développement économique du XXème siècle.

licklider-c429add5d7db9f4349ad01bad20b56cd_1m  En 1962, Joseph Licklider, également membre du MIT, ancien psychologue devenu spécialiste des technologies de l’information, parvint à décrire de nouveaux procédés d’interactions à travers un réseau d’ordinateurs, favorisant encore la robustesse des transmissions de données. En 1950, Il travaillait déjà sur le projet SAGE, le Système de défense antiaérienne utilisant les réseaux téléphoniques pour la transmission de données ; (projet qui donnera ensuite naissance aux premiers modems). Licklider devint ensuite chef de projet pour la DARPA, créée au début des années 70, et il parvint à persuader ses successeurs du potentiel des nouvelles formes de connexions informatiques. Il envisageait déjà l’option d’un développement civil d’ARPANET, ou de la possibilité qu’il devienne à terme un outil de communication international, tel qu’en témoigne son article d’avril 1968, publié dans Science and Technology.

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A la suite des recherches de Kleinrock et Licklider, d’autres informaticiens majeurs – tels Paul Baran (du groupe RAND), Charley Kline, Larry Roberts, Donald Davies, ou le français Louis Pouzin (qui collabora au MIT) – effectuèrent des recherches préfiguratrices de la naissance d’ARPANET, ainsi que des protocoles Internet mis en place au début des années 80.

ARPANET vit le jour en 1969, et fut mis en œuvre officiellement en 1972. Son développement fut lent et il connut des arrêts. Il n’était pas encore jugé essentiel, tout du moins, à grande échelle, pour les réseaux civils. Les entreprises AT§T et IBM se montraient réticentes à investir dans les nouvelles techniques de transmission par commutation de paquets inventées et perfectionnées par les chercheurs de l’ARPA.

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Une innovation technologique aux ressorts idéologiques

L’étude de la naissance d’ARPANET révèle une interpénétration complexe entre les buts politiques, et les choix technologiques ou leurs pratiques. L’innovation informatique apparaît indissociable des jeux de pouvoir présents durant la Guerre Froide, indissociable des luttes idéologiques à l’œuvre entre superpuissances. Staline était notamment obsédé par l’idée d’une lutte nécessaire entre socialisme et capitalisme, et il avait donné priorité au développement d’armes nucléaires suite au largage des bombes à Hiroshima et Nagasaki. De nouvelles implications militaires et stratégiques naquirent alors en parallèle aux USA. Dès 1950, le gouvernement américain donna naissance au Système informatique de défense aérienne (SAGE). Entre 1940 et 1996, on estime à 5,8 trillions de dollars les dépenses états-uniennes consacrées au développement de l’arsenal nucléaire : qu’il s’agisse de missiles, de sous-marins, de satellites ou d’ordinateurs. Ces dépenses étaient justifiées car elles représentaient un argument de défense nationale et internationale.

Les périodes de guerres au XXème siècle montrent, du point de vue de l’histoire des techniques, qu’elles ont été des facteurs considérables d’accroissement des innovations civiles et militaires dans les sociétés occidentales. Prêter attention aux liens entre les luttes idéologiques et la course aux innovations techniques durant la Guerre Froide permet donc d’envisager que les prémices de l’essor d’Internet ne sont pas réductibles à de pures innovations contingentes, (détachées de tout impératif politico-militaire ou culturel). La défense des intérêts nationaux américains se mêlait intimement avec l’espérance du progrès matériel. L’enthousiasme technologique se confondait avec l’obsession de la sécurité intérieure.

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Jean-Eudes Nouaille-Degorce

Institut Supérieur des Médias – décembre 2015

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